A sa mort, Marx laisse une oeuvre considérable, à la fois claire et parsemée d'ambiguïtés.
Sa vision du monde est d'abord fondée sur la dénonciation du travail, de son abstraction, de l'arrachement à soi et aux autres qu'il entraîne. C'est le travail qui produit l'Histoire en engendrant la lutte des classes, qui elle-même accouche du capitalisme; il est poussé par sa nature à se développer mondialement, à exploiter toujours davantage le travail des hommes, à transformer une part toujours plus grande des services en produits industriels, à s'épuiser dans la recherche d'un profit toujours plus difficile à obtenir, à exiger une plus-value de plus en plus élevée pour compenser la hausse des investissements rendus nécessaires par la concurrence. Pour Marx, le capitalisme est civilisateur ("Les idées de liberté de conscience, de liberté religieuse ne firent que proclamer le règne de la libre concurrence dans le domaine du savoir"). La bourgeoisie joue même à ses yeux un rôle révolutionnaire, bouleversant le potentiel de l'humanité, brisant l'isolement des nations, favorisant "la migration rurale vers les villes, ce qui contitue un formidable progrès car, par là, elle a préservé une grande partie de la population de l'idiotisme de la vie des champs...".
Le capitalisme est un préalable obligé au communisme, "absolument indispensable, car, sans lui, c'est la pénurie qui deviendrait générale, et, avec le besoin, c'est aussi la lutte pour le nécessaire qui commencerait, et l'on retomberait fatalement dans la vieille gadoue".
La prolétariat ne pourra remporter une véritable victoire sur la bourgeoisie que lorsque "la marche de l'Histoire aura élaboré les facteurs matériels qui crééront la nécessité de mettre fin aux méthodes bourgeoises de la production et, en conséquence, à la domination politique de la bourgeoisie". Il est donc nécessaire d'accélérer la généralisation du capitalisme, de favoriser la mondialisation et le libre échange : "La situation la plus favorable pour le travailleur est celle de la croissance du capital, il faut l'admettre [...]. En général, le système protectionniste d'aujourd'hui est conservateur, alors que le libre échange est destructeur. Il rompt les vieilles nations et pousse l'antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie à l'extrême. En un mot, le libre échange accélère la révolution et c'est dans une direction révolutionnaire, messieurs, que je vote en faveur du libre échange".
Le capitalisme creuse sa propre tombe en alénant et en exploitant les travailleurs. Il les aliène par leur extériorité aux objets qu'ils produisent, par la fascination qu'exerce sur eux l'argent; il crée donc un monde "désenchanté" où chacun est aliéné par l'existence même des marchandises qu'il consomme et produit. Il exploite les producteurs en transformant leur force de travail en une marchandise dont le prix (le salaire correspondant au coût de l'entretien et du renouvellement de la force de travail) est inférieur à la valeur qu'elle peut créer -et que seule la force de travail peut créer, car les marchandisent n'ajoutent pas à l'objet qu'elles fabriquent plus de valeur qu'elles n'en contiennent. La différence entre la valeur créée par le travail et celle dépensée pour le produire - la plus-value- appartient au capital, qui recherche à l'augmenter en réduisant la rémunération des salariés, en constituant une "armée de réserve industrielle" faite de chômeurs des pays industrialisés et du marché colonial, et en augmentant la productivité du travail : "Que ce soit le taux de salaire, haut ou bas, la condition du travailleur doit empirer à mesure que le capital s'accumule".C'est la paupérisation de la classe ouvrière".
Sous ces coups, les classes moyennes disparaissent. Les entreprises tendent elles-mêmes à se raréfier du fait de leur concurrence effrénée: "Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette entreprise se brise en éclats. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés". De plus en plus de capitalistes deviennent des prolétaires. Et bien que chaque entreprise s'efforce de préserver individuellement le profit qu'elle dégage, le taux de profit global ne peut que baisser, en raison de la croissance des investissements, ce qui entraîne forcément des crises, puis une révolution, seule capable de trasformer la nature de la société et de faire naître celle où disparaîtront à la fois l'aliénation et l'exploitation : la société communiste.
La démocratie parlementaire permettra de faire naître et de développer la conscience politique du prolétariat, nécessaire à l'avènement de la révolution et au passage au communisme. Toute révolution brutale, comme la Terreur, ne sert que la bourgeoisie. "En Angleterre, par exemple, la voie qui mène au pouvoir politique est ouverte à la classe ouvrière. Une insurrection serait folie là où l'agitation pacifique peut tout accomplir avec promptitue et sûreté". Une fois le pouvoir pris par la voie démocratique, encore faut-il que la majorité le conserve grâce à la "dictature du prolétariat"; elle se résume à l'utilisation des moyens de la démocratie au service de la majorité pour "mettre à bas l'appareil répressif" tout en maintenant à la fois les libertés individuelles, la séparation des pouvoirs, et la liberté de la presse. Dans les pays où n'existent ni démocratie ni capitalisme, en particulier la Russie, aucune révolution ne saurait réussir si ne se déclenche pas en même temps une révolution mondiale : "Si la Révolution russe donne le signal d'une révolution prolétarienne en Occident, et que toutes deux se complètent, l'actuelle propriété collective de Russie pourra servir comme point de départ pour une évolution communiste".
Pour qu'ait lieu une telle prise de conscience des classe ouvrières, il faut que des partis les repésentants s'organisent, se présentent aux élections, et les gagnent; ils peuvent y parvenir, même si l'idéologie dominante est celle des maîtres de l'économie, car l'action et la pensée humaine ne sont pas prisonnières des structures économiques. Comme il peut y avoir des oeuvres d'art libres, sans relation avec les rapports de force économiques, il peut y avoir une libre pensée politique. Les opprimés peuvent se rebeller en s'ouvrant à une "conscience de classe". Ce sont les individus qui font l'Histoire, et non les masses.
Une fois l'Etat disparut, le communisme s'intallera. Chacun y sera libre d'utiliser son temps à sa guise, les biens seront disponibles en abondance, gratuitement, les moyens de production appartenant à la collectivité. Le communisme ne sera donc pas une société figée une fois pour toutes, mais un "mouvement" incessant vers une liberté individuelle sans cesse à conquérir, à inventer, en sorte que chacun réalise toutes ses aspirations : par exemple, "dans une société communiste, il n'y aura plus de peintres, mais tout au plus des gens qui, entre autres choses, feront de la peinture". Liberté et égalité y seront rendus compatibles par l'égalité réelle et non plus théorique des droits et libertés individuels.
Le communisme ne peut être qu'à dimensions mondiales; une révolution ne saurait durablement réussir dans un seul pays, car "le prolétariat ne peut ainsi exister qu'au sein de l'histoire mondiale; comme le communisme, ses activités ne peuvent avoir qu'une existence historico-mondiale. Marx fait ainsi du "socialisme" une nouvelle parousie planétaire où se réconcilient l'homme et son oeuvre, où l'homme accède à l'éternité de par sa classe qui, prenant le pouvoir, se réalise tout en se niant.
Tout l'avenir est dans cette redoutablé équivoque.
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Dans une lettre à Paul Lafargue, Engels rapporte la formule que Marx a utilisé plusieurs fois à la fin de sa vie : "Moi, je ne suis pas marxiste".
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En 1883, le monde était plein de promesses: la démocratie s'annonçait, la mondialisation s'esquissait, le progrès technique explosait. Puis les hommes ont pris peur de l'avenir, certains se sont alors servis de l'oeuvre du penseur le plus mondialiste, de l'"esprit du monde", comme d'un alibi pour édifier des forteresses barbares. Aujourd'hui, non seulement les pratiques de l'URSS, du Cambodge, de la Chine, de Cuba et de bien d'autres l'a discrédité, mais les fondements de sa théorie semblent dépassés.
Il n'est plus possible de définir les classes sociales;
bourgeoisie et prolétariat ne sont plus deux groupes sociaux en opposition absolue;
les salariés eux-mêmes sont divisés en groupes de plus en plus nuancés; certains d'entre eux sont désormais actionnaires;
des cadres gèrent des entreprises sans en être propriétaire et s'approprient une part du profit;
les innovateurs, les artistes, prennent de l'importance financière.
A côté de l'argent, le savoir devient un capital déterminant; c'est par lui que passe une majeure partie du profit, et il est impossible de mesurer le coût de production d'un objet par les heures de travail nécessaires pour le produire.
Enfin, la mesure de la plus-value est de plus en plus incertaine.
Malgré cela, la théorie de Marx retrouve tout son sens dans le cadre de la mondialisation d'aujourd'hui, qu'il avait prévue. Nous assistons à l'explosion du capitalisme, au bouleversement des sociétés traditionnelles, à la montée de l'individualisme, à la paupérisation absolue d'un tiers du monde, à la concentration du capital, aux délocalisations, à la marchandisation, à l'essor de la précarité, au fétichisme des marchandises, à la création de richesses par la seule industrie, à la prolifération de l'industrie financière visant à prémunir contre les risques de la précarité.
Tout cela, Marx l'avait prévu.
Le coût du travail reste, comme il l'avait indiqué, la variable clé de l'économie; le taux de rentabilité reste l'objectif majeur. Pour le préserver, voire l'accroître, les salaires continuent d'augmenter moins vite que la productivité, et l'Etat continue de prendre à sa charge une part croissante des dépenses sociales et de recherche.
Demain, si la mondialisation n'est pas une nouvelle fois remise en cause, le maintien de la rentabilité du capital ne pourra pas passer par une socialisation mondiale des pertes, faute d'un Etat mondial; il passera donc par la réduction du coût du travail, c'est-à-dire par des délocalisations, le démantèlement de la protection sociale et le remplacement accéléré de services par des produits industriels, afin de réduire le coût de la reproduction de la force de travail. Autrement dit, pas l'automatisation des services de loisirs, de santé, et d'éducation.
Si l'homme devient ainsi marchandise, à terme, il sera cloné, comme tel, malgré les illusoires digues juridiques que s'évertuent à dresser quelques pays. Nul ne pourra plus vouloir être autre chose qu'une marchandise. La tyrannie du neuf, le fétichisme de la consommation dont Marx a tant parlé, retardera alors -peut-être à jamais- dans la fascination du spectacle indéfiniment renouvelé de la marchandise, l'avènement de la révolution, elle-même devenue un spectacle donné par quelques terroristes au reste du monde.
Lorsqu'il aura ainsi épuisé la marchandisation des rapports sociaux et utilisé toutes ses ressources, le capitalisme, s'il n'a pas détrui l'humanité, pourrait aussi ouvrir un socialisme mondial. Pour le dire autrement, le marché pourrait laisser place à la fraternité. Il faudrait, pour l'imaginer, en revenir aux principes que Marx évoquait déjà lorsqu'il rêvait d'un socialisme universel: la gratuité, l'art du "faire" et non du "produire", la mise en commun et à disposition gratuite des biens nécessaires à l'exercice des libertés et des responsabilités ("biens essentiels"). Comme il n'y a pas d'Etat mondial à prendre, cela ne saurait passer par l'exercice d'un pouvoir à l'échelle planétaire, mais par une transition dans l'esprit du monde - cette "évolution révolutionnaire" si chère à Marx. Par un passage de la responsabilité à la gratuité. Tout homme deviendrait citoyen du monde et le monde serait enfin fait pour l'homme.
Il faudra alors relire Karl Marx; on y puisera des raisons de ne pas réitérer les erreurs du siècle passé, de ne pas céder aux fausses certitudes; d'admettre que tout pouvoir doit être réversible, que tout théorie est faite pour être contredite, que tout vérité est vouée à être dépassée, que l'arbitraire est certitude de mort, que le bien absolu est la source du mal absolu; qu'une pensée doit rester ouverte, ne pas tout expliquer, admettre les points de vue contraires, ne pas confondre une cause avec des responsables, des mécanismes avec des acteurs, des classes avec des personnes.
Laisser l'homme au centre de tout.
Pour y parvenir, les générations à venir se souviendront du proscrit Karl Marx qui, dans sa misère londonienne, pleurant ses enfants morts, rêva d'une humanité meilleure. Ils reviendront alors vers l'esprit du monde et son message principal : l'homme mérite qu'on espère en lui.